On ne veut que ce qu’on a vu : l’ambition est aussi une question d’imagination

On ne veut que ce qu’on a vu : l’ambition est aussi une question d’imagination

Nous ne désirons jamais dans le vide. Nous désirons ce que nous avons vu quelqu’un désirer, posséder ou accomplir. L’ambition suit la même loi : elle s’arrête à la frontière de ce que nous avons déjà vu faire.

René Girard a passé sa vie à décrire ce mécanisme. Le désir, écrivait-il, est mimétique : il passe par un modèle avant de se fixer sur un objet. Nous voulons rarement une chose en soi. Nous la voulons parce qu’une figure qui compte pour nous l’a voulue avant. La théorie a été écrite pour la littérature. Elle décrit avec la même exactitude ce que nous faisons de notre argent.

Car lorsque le capital est là, la question change de nature. Elle ne porte plus sur les moyens. Elle porte sur le catalogue : que peut faire une femme avec ce qu’elle possède ? Et ce catalogue, pour la plupart d’entre nous, est étrangement court.

Un catalogue étrangement court

Fermons les yeux et convoquons les figures disponibles. La première est discrète : elle a reçu, elle préserve, elle n’en parle pas. La deuxième arrive en fin de parcours : elle donne, généreusement, une fois la partie jouée. La troisième dirige, tard le soir, et tient sa réussite à bout de bras. Trois images, et à peu près rien entre elles.

Aucune de ces trois figures ne montre une femme en train de décider, en pleine possession de ses moyens, ce que son capital va rendre possible. Aucune ne la montre au moment du choix : la taille du ticket, la structure de la fondation, le siège au conseil, l’entreprise qu’elle fait naître chez une autre. Ce moment-là est presque absent de notre imaginaire. Par conséquent, il est presque absent de nos décisions.

Ce que l’on ne voit pas, on ne l’écrit pas

Un plan patrimonial ressemble toujours à quelque chose que l’on a déjà vu. Les allocations suivent des modèles, les projets aussi. Lorsqu’une décision d’envergure se présente, l’esprit cherche un précédent. S’il en trouve un, la décision paraît possible. S’il n’en trouve pas, elle paraît excessive, et le mot « trop » arrive.

Autrement dit, la limite n’est pas dans les chiffres. Elle est dans la bibliothèque. Une femme qui n’a jamais vu une femme investir un ticket significatif dans une entreprise fondée par une autre femme aura du mal à l’écrire dans son propre plan. Une femme qui n’a jamais vu une fondation dirigée par sa fondatrice, de son vivant et à sa manière, laissera l’idée à l’état de conversation. Le manque est visuel avant d’être financier.

Élargir la bibliothèque

La bonne nouvelle tient en une phrase : une bibliothèque s’agrandit. Il existe aujourd’hui cinq rayonnages qui méritent d’être garnis avec soin.

Les entrepreneures qui ont construit une deuxième, puis une troisième entreprise, et qui ont appris à créer de la valeur sans y laisser leur temps. Les investisseuses, celles qui ont franchi le pas du premier ticket, rejoint un club, structuré un véhicule, et qui parlent de leur portefeuille comme d’un projet. Les dirigeantes qui siègent dans des conseils et pèsent sur des décisions qui dépassent leur propre entreprise. Les créatrices qui ont compris qu’une marque, une œuvre ou un catalogue de droits constituent un patrimoine à part entière. Enfin, les philanthropes d’un nouveau genre, qui donnent tôt, sans attendre, et qui traitent le don comme une décision stratégique plutôt que comme un geste de fin de parcours.

Chacune de ces figures ajoute un précédent. Et chaque précédent élargit ce que nous nous autorisons à écrire.

Des modèles à hauteur de table

Il y a une nuance importante. Les modèles lointains inspirent ; les modèles proches autorisent. Une fortune célèbre qui annonce un don spectaculaire élargit l’horizon. Toutefois, c’est la femme assise en face de nous, à un dîner, qui raconte comment elle a structuré son premier investissement, qui déplace réellement notre plafond. Elle est à notre échelle. Ce qu’elle a fait, nous pouvons le faire.

C’est pourquoi les cercles comptent autant que les lectures. Les clubs d’investisseuses, les conseils, les tables où l’on parle d’argent avec précision et sans gêne ne sont pas des mondanités. Ce sont des bibliothèques vivantes. Y entrer, c’est multiplier les précédents disponibles. Le grand angle du mois s’attarde sur ces réseaux et sur ce qu’ils font circuler.

L’imaginaire, un poste stratégique

Nous suivons les marchés, les taux, les valorisations. Nous suivons rarement notre propre imaginaire, alors qu’il décide en amont de tout le reste. Il mérite le même sérieux.

Concrètement, cela ressemble à une veille. Du temps réservé, chaque trimestre, pour rencontrer une femme qui a fait ce que nous n’avons pas encore fait. Des lectures choisies pour leurs précédents plutôt que pour leur confort. Des visites, des conseils, des cercles où l’on entre pour voir et non pour paraître. Ainsi, l’imaginaire cesse d’être un décor et devient un actif : celui qui fixe la taille de tous les autres.

Une question simple permet de mesurer où l’on en est. Parmi les décisions patrimoniales que nous avons prises ces trois dernières années, combien ressemblent à quelque chose que nous avons vu une femme faire avant nous ? Si la réponse est « toutes », la bibliothèque a besoin de nouveaux rayonnages.

Devenir un précédent

Il reste un dernier mouvement, et c’est le plus vertueux. Chaque femme qui décide à la hauteur de ses moyens, et qui le fait visiblement, devient un précédent pour celles qui regardent. Son ticket, sa fondation, son siège, sa manière de transmettre entrent dans une bibliothèque qui n’est plus seulement la sienne.

Nous ne voulons que ce que nous avons vu. C’est une limite, et c’est aussi une responsabilité : ce que nous faisons de notre argent, d’autres pourront le vouloir.

C’est ainsi que le cercle se ferme. L’imaginaire élargi produit des décisions plus grandes. Les décisions plus grandes, rendues visibles, élargissent l’imaginaire des suivantes. Et l’ambition, à ce stade, cesse d’être une affaire personnelle. Elle devient une bibliothèque que l’on laisse ouverte derrière soi.