Les États ont compris depuis longtemps que leurs indicateurs ne mesuraient pas l’essentiel. Nos bilans personnels, eux, n’ont pas bougé.
Ce que les chiffres officiels ne comptent pas.
En mars 1968, Robert Kennedy prononce un discours resté célèbre. Il y explique que le produit national brut mesure absolument tout, sauf ce qui fait que la vie vaut la peine d’être vécue.
L’idée a fait son chemin. Dès 1972, le Bhoutan adopte officiellement le bonheur national brut comme boussole. En France, la commission Stiglitz, Sen et Fitoussi remet en 2009 un rapport qui propose d’élargir la mesure du progrès. L’OCDE publie ensuite son indicateur du vivre-mieux, qui compte le temps libre, la santé et les liens sociaux.
Autrement dit, les économistes ont admis une chose simple. Un indicateur qui ignore la qualité de vie finit par produire des politiques qui l’ignorent aussi.
Nos bilans personnels sont restés au PIB
Regardons maintenant nos propres tableaux de bord. Que mesurons-nous ? Le revenu mensuel, le montant de l’épargne, la valeur du patrimoine, parfois la progression d’une année sur l’autre.
Ces chiffres sont utiles, personne ne le conteste. Mais ils partagent tous le même défaut : ils comptent ce qui entre et ce qui reste. Jamais ce que l’argent a produit.
Deux femmes peuvent afficher le même patrimoine. La première a passé dix ans en apnée, sans vacances ni week-ends. La seconde a travaillé autrement, avec du temps, des voyages et des amitiés entretenues. Leur bilan comptable est identique. Leur vie, non.

À quoi ressemblerait un bilan qui compte la joie ?
Imaginons l’exercice. À l’actif, nous inscririons quatre lignes nouvelles : le temps non vendu, les liens entretenus, l’énergie disponible et les joies réellement vécues.
Au passif figureraient les postes que nos bilans ignorent soigneusement. La fatigue accumulée. Les renoncements répétés. La charge mentale portée seule, et les années passées à attendre le bon moment.
Le résultat serait parfois surprenant. Certaines réussites très solides apparaîtraient soudain déficitaires. D’autres parcours, plus modestes en euros, se révéleraient largement bénéficiaires.
Les arbitrages changeraient…
Premier changement : l’expérience passerait devant le statut. Les travaux en psychologie de la consommation vont tous dans le même sens. Un voyage, un repas, un moment partagé procurent une satisfaction plus durable qu’un objet de statut, dont l’effet s’émousse vite.
Deuxième changement : le temps deviendrait un achat légitime. Des recherches menées ces dernières années montrent que déléguer des tâches pénibles augmente la satisfaction de vie, souvent davantage qu’une dépense équivalente en biens matériels. Pourtant, très peu de femmes s’autorisent cette dépense-là.
Troisième changement : la carrière se dessinerait autrement. On accepterait moins facilement une promotion qui coûte toutes les soirées. On négocierait des semaines plus courtes, pas seulement des salaires plus élevés.
Une définition plus large de la richesse
Cette bascule ne consiste pas à mépriser l’argent. FLOUZ défend l’inverse depuis toujours : l’autonomie financière reste la base de tout.
Elle consiste à compléter la définition. Une femme riche possède un capital, bien sûr. Elle possède aussi du temps dont elle dispose et des liens qu’elle a pu entretenir. Elle possède une santé qu’elle n’a pas sacrifiée, et une légèreté qui ne s’achète pas mais qui se protège.
Ces quatre éléments ont un point commun. Ils se reconstituent très mal une fois perdus, contrairement à l’argent, qui se regagne.

L’effet collectif d’une joie visible
Vient enfin la dimension politique de cette question. Les femmes qui réussissent servent de modèle, qu’elles le veuillent ou non. Or le modèle disponible aujourd’hui est souvent celui de l’épuisement assumé.
Les conséquences se mesurent chez les plus jeunes. Quand la seule réussite visible ressemble à un sacrifice permanent, beaucoup renoncent d’avance. Elles ne refusent pas l’ambition, elles refusent le prix affiché.
Des femmes prospères et joyeuses changent donc l’équation collective. Elles prouvent que la réussite n’exige pas de renoncer à sa vie. C’est probablement la publicité la plus efficace jamais faite à l’ambition féminine.
Trois lignes à ajouter dès cette année
Cet exercice reste praticable à petite échelle. D’abord, ajoutez une ligne « temps » à votre bilan annuel : combien de jours vous ont réellement appartenu cette année ?
Ensuite, ajoutez une ligne « joies » : notez les cinq moments qui ont compté, et regardez ce qu’ils ont coûté. Le montant surprend souvent, dans les deux sens.
Enfin, ajoutez une ligne « à quel prix » : ce que cette année vous a demandé en sommeil, en santé, en relations. Trois lignes suffisent à transformer un bilan comptable en bilan de vie.
Ce que nous faisons de notre part
Le mois dernier, nous défendions le droit de recevoir pleinement sa part. C’était une question d’équilibre et de justice.
La question de ce mois-ci vient juste après, et elle est tout aussi politique. Une fois la part reçue, quelle vie finance-t-elle ? Car une prospérité qui ne produit aucune joie ne convainc personne, et surtout pas celles qui nous regardent avancer.
Un bilan qui ne compte que les euros raconte la moitié d’une vie. L’autre moitié se mesure en temps, en liens et en joies vécues.


